Économie Locale
MEVENTE DU CACAO A DANANE : un système sous pression
À Danané, la mévente du cacao plonge les producteurs dans une crise silencieuse mais profonde. Entre baisse des revenus, endettement, dégradation de la qualité des fèves et paralysie de l’économie locale, tout l’équilibre socio-économique de la région vacille. Pendant que les stocks s’entassent dans
C
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Journaliste
03 December 2025
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Dans la région de Danané, au cœur du Tonkpi, le cacao n’est pas seulement une production agricole : c’est le socle de l’économie locale, la principale source de liquidité des ménages et l’activité qui fait vivre marchés, transporteurs, coopératives et artisans. Or depuis plusieurs campagnes, un phénomène inquiète producteurs et autorités : la mévente. Les fèves s’entassent dans les magasins, les acheteurs ralentissent leurs tournées, les prix réels s’effritent et les familles s’enfoncent dans l’incertitude. UN CACAO QUI NE S'ECOULE PLUS : les symptômes visibles La mévente dans la zone de Danané se manifeste d’abord par l’incapacité des producteurs à vendre leur cacao au prix-plancher fixé par les autorités. De nombreux planteurs interrogés confient devoir brader leurs fèves à des pisteurs, souvent 15 à 20 % en dessous des prix officiels. Les coopératives, elles, font face à un manque de liquidités ou à l’absence de préfinancement, ce qui les oblige …
Dans la région de Danané, au cœur du Tonkpi, le cacao n’est pas seulement une production agricole : c’est le socle de l’économie locale, la principale source de liquidité des ménages et l’activité qui fait vivre marchés, transporteurs, coopératives et artisans. Or depuis plusieurs campagnes, un phénomène inquiète producteurs et autorités : la mévente. Les fèves s’entassent dans les magasins, les acheteurs ralentissent leurs tournées, les prix réels s’effritent et les familles s’enfoncent dans l’incertitude.
UN CACAO QUI NE S'ECOULE PLUS : les symptômes visibles
La mévente dans la zone de Danané se manifeste d’abord par l’incapacité des producteurs à vendre leur cacao au prix-plancher fixé par les autorités. De nombreux planteurs interrogés confient devoir brader leurs fèves à des pisteurs, souvent 15 à 20 % en dessous des prix officiels. Les coopératives, elles, font face à un manque de liquidités ou à l’absence de préfinancement, ce qui les oblige à limiter les volumes collectés.
Conséquence : les producteurs stockent leur cacao plus longtemps, parfois dans des conditions précaires. Cela dégrade la qualité : moisissures, fèves trop humides, attaques d’insectes. Les pertes post-récolte augmentent et les producteurs subissent un double préjudice : ils vendent moins et vendent moins cher.
ENDETTEMENT ET PRECARITE : les effets immédiats
À Danané, la majorité des producteurs s’endette en début de saison pour entretenir les champs : achat d’intrants, main-d’œuvre, dépenses sociales. Quand le cacao ne se vend pas, les remboursements deviennent impossibles. Certains sont contraints de vendre une partie de leur récolte à perte, d’autres s’enfoncent dans un cycle d’endettement auprès des pisteurs, coopératives ou prêteurs informels.
Les conséquences sociales sont directes : scolarité interrompue, réduction des repas, vente urgente de biens familiaux. La mévente fragilise tout l’écosystème villageois.
DES ROUTES IMPRATICABLES ET DES COUTS LOGISTIQUES ELEVES
La zone de Danané souffre d’un enclavement structurel. Les routes rurales, souvent dégradées, rendent les déplacements difficiles en saison des pluies. Les camions hésitent à accéder aux villages reculés pour de petits volumes, ce qui ralentit les circuits d’achat.
Les acheteurs préfèrent alors se concentrer sur des zones plus accessibles, laissant des poches entières de production sans débouchés immédiats. Les coûts de transport, plus élevés qu’ailleurs, se répercutent sur les prix payés aux producteurs.
COOPERATIVES FRAGILISEES ET MARCHE INFORMEL EN EXPANSION
La mévente révèle aussi les faiblesses structurelles de plusieurs coopératives : gouvernance interne parfois opaque, manque de communication, retards de paiement, absence d’audits réguliers. Cela alimente la méfiance et pousse une partie des planteurs vers le marché informel.
Les pisteurs informels;très actifs dans la zone , proposent du cash immédiat, mais avec des prix très bas et aucune garantie. Ce circuit parallèle, difficile à réguler, prive les coopératives de volumes essentiels et accentue le cercle vicieux de la mévente.
LES CAUSES PROFONDES : au-delà de Danané
Plusieurs facteurs convergent :
1. Contexte international
La volatilité des cours mondiaux du cacao influence les stratégies d’achat des industriels. En période de baisse, les zones éloignées comme Danané sont les premières pénalisées.
2. Faible accès au financement
Les coopératives manquent de crédit pour acheter au comptant. Sans trésorerie, elles ne peuvent pas concurrencer les pisteurs.
3. Enclavement et coûts logistiques
L’éloignement des ports et l’état des routes renchérissent les opérations de collecte.
4. Manque d’information des producteurs
Les prix officiels, horaires d’achat et programmations ne sont pas toujours communiqués à temps, laissant les planteurs dans l’incertitude.
Conséquences : une économie locale fragilisée
La mévente entraîne une baisse générale du pouvoir d’achat. Les marchés tournent au ralenti : les commerçants vendent moins, les transporteurs font moins de voyages, les artisans voient leurs revenus chuter.
À long terme, la filière elle-même est menacée :
- les vergers vieillissent faute d’entretien,
- les producteurs réduisent les dépenses d'intrants,
- les jeunes se détournent de la cacaoculture au profit de l’orpaillage ou des migrations.
Plus inquiétant encore, certains agriculteurs ouvrent de nouvelles parcelles pour compenser les pertes, ce qui intensifie la pression sur les forêts et les sols.
QUELS LEVIERS POUR SORTIR DE LA CRISE?
Mesures urgentes
-Mise en place de centres de stockage temporaire pour éviter la dégradation des fèves.
- Prêts relais ou avances sécurisées pour les coopératives.
-Contrôles renforcés pour garantir le respect du prix-plancher.
- Diffusion régulière des prix et calendriers d’achat via radios locales et téléphonie mobile.
Mesures de stabilisation
- Renforcement des coopératives : audits, transparence, digitalisation.
-Création de points de collecte supplémentaires dans les villages enclavés.
- Amélioration des routes rurales priorisées dans les axes cacaoyers.
Perspective de long terme
- Diversification des revenus agricoles.
- Replantation des vergers vieillissants et promotion de l’agroforesterie.
- Programmes d’appui aux jeunes et aux femmes productrices.
- Cadres de concertation réguliers entre État, coopératives et acheteurs.
À Danané, la mévente du cacao n’est pas un simple ralentissement saisonnier : c’est une crise qui combine facteurs économiques, logistiques et institutionnels. Ses impacts touchent à la fois les revenus, l’éducation, la cohésion sociale et l’environnement.
La sortie de crise nécessite une action coordonnée et soutenue. Si les solutions proposées sont engagées avec sérieux, Danané peut non seulement stabiliser sa filière cacao, mais aussi en faire un modèle de résilience pour l’Ouest ivoirien.
Franck Sami
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